Amélie GirardVIEW PROFILE →
Déserts médicaux : le paradoxe français d'un pays qui n'a jamais eu autant de médecins
La France compte plus de 245 000 médecins, un record, et pourtant près d'un tiers de la population vit dans un désert médical. Derrière ce paradoxe se cache une crise de répartition et de vieillissement que la seule formation ne suffira pas à résoudre.
Voici l'un des paradoxes les plus déroutants du système de santé français : le pays n'a jamais compté autant de médecins, et pourtant l'accès aux soins n'a jamais semblé aussi difficile pour une large partie de la population. Ce grand écart entre les chiffres nationaux et le vécu quotidien des Français est au cœur du débat sur les déserts médicaux en 2026.
Les données le confirment sans ambiguïté. Au 1er janvier 2026, la France comptait 245 847 médecins en activité, en hausse de 1,9 % sur un an et de 14 % depuis 2010. Sur les douze derniers mois, près de 5 000 nouveaux médecins ont commencé à exercer. En apparence, la démographie médicale se porte donc plutôt bien.
Un problème de répartition, pas seulement de nombre

Et pourtant, derrière cette moyenne rassurante se cache une réalité bien plus sombre. Plus de la moitié des départements français sont désormais classés comme déserts médicaux, et l'on estime qu'environ 30 % de la population vit dans une zone où l'accès à un médecin est structurellement insuffisant. Le problème n'est donc pas tant le nombre total de praticiens que leur répartition sur le territoire.
Les conséquences humaines de ce déséquilibre sont considérables. Chaque année, environ 1,6 million de Français renoncent à des soins, et 11 % des personnes de plus de 17 ans n'ont pas de médecin traitant attitré. Renoncer à se soigner, c'est laisser des maladies s'aggraver et reporter sur les urgences une pression qu'elles ne peuvent plus absorber.
La bombe à retardement des généralistes
Le cœur du problème se situe chez les médecins généralistes, première porte d'entrée du système de soins. Entre 2007 et 2025, la France a perdu environ un généraliste sur quatre. Ce sont précisément ces médecins de proximité, ceux qui suivent une famille sur des années, qui manquent le plus cruellement dans les campagnes et les petites villes.
À cela s'ajoute une donnée démographique alarmante : près de la moitié des généralistes ont aujourd'hui 60 ans ou plus. Une vague massive de départs à la retraite se profile donc dans les toutes prochaines années, menaçant d'aggraver brutalement une situation déjà tendue, alors même que les jeunes diplômés ne suffisent pas à combler les départs.
Des remèdes qui divisent
Face à l'urgence, le législateur a franchi une ligne longtemps taboue : celle de la liberté d'installation des médecins. Le programme de missions de solidarité demande ainsi aux généralistes exerçant dans des zones bien dotées de consacrer deux jours par mois à l'une des 151 régions sous-dotées, avec des incitations financières et, si le volontariat ne suffit pas, la possibilité d'une participation obligatoire.
Cette mesure cristallise les tensions. Pour ses partisans, il est légitime qu'une profession largement financée par la solidarité nationale contribue à réduire les inégalités d'accès. Pour ses détracteurs, la contrainte risque de décourager les vocations et de dégrader la relation entre le médecin et son patient, sans régler le fond du problème.
Former plus ne suffira pas
En parallèle, la France a entrepris de rouvrir le robinet de la formation. Le numerus clausus, qui limitait strictement le nombre d'étudiants en médecine, est progressivement remplacé par un numerus apertus, avec un objectif de passage d'environ 11 500 à 16 000 places entre 2025 et 2027. L'idée est de reconstituer le vivier de médecins pour les décennies à venir.
Mais cette solution se heurte à deux limites redoutables. D'abord le temps : former un médecin prend une dizaine d'années, si bien que ces nouvelles promotions n'arriveront pas avant longtemps. Ensuite la géographie : rien ne garantit que ces futurs praticiens choisiront de s'installer dans les zones désertées, la plupart préférant les grandes villes et leur cadre de vie.
Le désert médical français est donc moins une pénurie de médecins qu'une crise de la répartition et de l'attractivité des territoires. Tant que l'on ne rendra pas les zones rurales et périurbaines réellement désirables, pour vivre autant que pour exercer, aucun chiffre national, aussi flatteur soit-il, ne pourra masquer la réalité : celle d'un pays à deux vitesses sanitaires, où le code postal décide encore trop souvent de l'accès à la santé.






